Lunettes low cost: bien vu ou pas?

Lunettes low cost: bien vu ou pas?

Lunettes low cost: bien vu ou pas?

jeudi 09 août 2018
De nouveaux venus sur le marché de l'optique cassent les prix des lunettes. Des offres séduisantes compte tenu des tarifs pratiqués. Mais quid de la qualité?

En attendant le "reste à charge zéro" promis par le président de la République sur les lunettes - et les prothèses dentaires et auditives -, de nouvelles enseignes ont débarqué sur le marché de l'optique avec des promesses de lunettes à prix cassés. Elles s'appellent Lunettes pour tous, Nelson, Polette ou Sensee et vendent montures et verres à partir de 10€ sur internet et dans quelques boutiques des grandes villes. Une offre commerciale agressive qui détonne dans un paysage où, selon une étude de l'UFC-Que Choisir, les Français payent leurs verres en moyenne 50% plus cher qu'en Allemagne, 65% de plus qu'au Royaume-Uni ou en Italie et 100% de plus qu'en Espagne. 

• Des intermédiaires en moins  

 "Nous avons regardé ce marché avec nos yeux d'entrepreneurs et nous sommes passés de la stupeur à la consternation, raconte la directrice générale de Sensee. Nous nous sommes aperçus que plus les lunettes sont chères, plus les complémentaires les remboursent et plus ces dernières augmentent leurs cotisations." Pour casser ce cercle vicieux, le site promet de diviser le prix par deux. Puis, en 2014, la loi Hamon sur la consommation encadre et sécurise les règles de la vente en ligne de lentilles et de lunettes. "À ce moment, nous avons aussi repris notre copie. Plutôt que de vendre les marques des autres, nous avons décidé de dessiner, de produire en France et de distribuer en ligne ainsi que dans nos boutiques nos propres lunettes."

Le moyen est simple et efficace pour réduire les coûts: la centaine de modèles de la marque est à moins de 100€ avec un premier prix d'appel à 18€ pour des lunettes avec des verres simples. Pour des lunettes avec des verres progressifs, il faut compter 69€, traitement antirayures compris, puis, comme souvent dans le "low cost", toutes les options suivantes sont à ajouter (amincissement, traitement de surface, filtre de lumière bleue...). 
Polette est également une enseigne de lunettes qui vend ses propres modèles sur internet et dans des "showrooms". Rue de Rivoli, à Paris, la boutique est souvent fréquentée par des jeunes filles, attirées par les grandes chaînes de magasins de vêtements bon marché de ce quartier très commerçant de la capitale. Aucun vendeur pour guider le client qui a le choix entre une centaine de montures "tendance" ou "vintage". Il peut les essayer et les reposer à volonté. S'il trouve une monture à son goût, il pourra la commander depuis chez lui par internet ou dans le magasin grâce à une tablette, guidé par un vendeur, en indiquant la correction qui figure sur son ordonnance. La monture affichée 29,99€ coûtera finalement avec ses deux verres simples de myope 49,98€ et sera livrée par La Poste. 

"Notre modèle a simplement consisté à réduire les intermédiaires, explique le cofondateur de Polette. Un verre de lunettes coûte à la sortie d'usine entre 1 et 15€ au maximum, il n'y a pas de raison que le consommateur le paye dix ou trente fois plus cher. L'assemblage des lunettes se fait dans notre usine et elles sont livrées directement au client en moins de quinze jours." Cette société basée aux Pays-Bas, qui prévoit d'ouvrir une centaine de magasins en Europe dans les cinq prochaines années, dispose d'une usine et d'un entrepôt en Chine. 

• Une concurrence déloyale?

Les opticiens traditionnels se mobilisent contre cette nouvelle concurrence. Selon le calcul de la Fédération nationale des opticiens de France, le temps passé en conseils au client, montage et ajustage des lunettes et encore en gestion administrative du remboursement est en moyenne de 160minutes. "Au coût horaire d'un opticien diplômé, il n'est évidemment pas possible de proposer des lunettes à 20€", dénonce son président. 
"Proposer des lunettes à 30€, c'est forcément des verres, des montures et un montage de mauvaise qualité", tranche cet ancien chef de service de l'hôtel-Dieu, à Paris, qui a fait ses propres estimations. À raison de 50€ par verre et autant pour une monture de qualité correcte, de bonnes lunettes peuvent difficilement se négocier en dessous de 250€, rémunération de l'opticien comprise. "Le travail de l'opticien est au moins aussi important que la qualité de l'équipement. Si le centrage est mal réalisé au montage, le risque pour le patient, c'est des troubles de la vision binoculaire avec pour conséquences de la fatigue et des maux de tête." Pour que les lunettes soient bien centrées, il faut que le professionnel puisse mesurer correctement l'écart entre les deux pupilles. De plus, pour bien voir avec des verres progressifs, au loin comme de près, c'est la mesure de la hauteur de la pupille par rapport au verre qu'il faut bien connaître. 

• Un service qui a un coût 

Acheter des lunettes sur internet en quelques clics, en envoyant une ordonnance par mail et un selfie semble "une aberration", "encore plus pour les presbytes". D'autant qu'on ne peut pas mettre n'importe quel verre sur n'importe quelle monture, renchérit le vice-président du Syndicat national des ophtalmologues. "L'opticien va vous guider dans le choix de la monture en fonction de votre ordonnance mais également de votre métier ou de votre mode de vie", ajoute cet ophtalmologue parisien. Nous n'avons pas besoin des mêmes lunettes pour parcourir des kilomètres au volant ou lire le journal dans son salon. "Certaines montures ne sont pas confortables avec des verres progressifs, précise-t-il. Et si vous êtes très myope, vous ne pourrez pas porter de trop grosses lunettes parce qu'elles seront trop lourdes." Une question de confort davantage que de sécurité, juge cependant cet ophtalmologue pour qui les lunettes "low cost" sont "sans risque" pour la santé visuelle. 

• Les réseaux, un autre moyen de faire des économies 

Bien avant l'apparition des enseignes à prix cassés, les réseaux
de soins (Itelis, Kalivia, Sévéane...), nés dans les années 1990,
ont constitué la première tentative pour faire baisser les prix,
en particulier dans le domaine de l'optique mais aussi du dentaire. "C'est tout le contraire du low cost, insiste la directrice générale de la plateforme Santéclair, filiale de plusieurs assureurs complémentaires, qui gère des réseaux. Nous pouvons négocier avec les fabricants et les distributeurs des prix avantageux pour les adhérents de nos mutuelles parce que nous représentons des grands volumes." Les adhérents peuvent également bénéficier d'un meilleur remboursement en achetant leur équipement chez un opticien du réseau. C'est ce qui fait dire aux détracteurs des réseaux que le système limite le choix des assurés. Il reste que, selon un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales, paru fin 2017, les réseaux permettent de faire diminuer les prix des verres de 20 à 40% et des montures de 10 à 20%.

 
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